En 2026, j’ai 42 ans. La moitié de ma vie, je l’ai passée avec un instrument entre les mains : à jouer, à étudier, à poursuivre une idée du son que je ne parviens toujours pas à définir complètement. Depuis plus de vingt ans, la musique marche avec moi. Ou peut-être devrais-je dire que c’est moi qui marche avec elle.
Dans ce parcours, il n’y a pas de véritable point d’arrivée. En musique — comme dans toute forme d’art — chaque étape atteinte n’est qu’un nouveau point de départ. On arrive au bord de quelque chose, et l’on comprend que devant soi il n’y a pas une destination, mais un vide : un univers encore à découvrir. À ce moment-là, il faut choisir : sauter ou rester.
Moi, cette zone de confort, je ne l’ai jamais aimée. Et à chaque fois, j’ai choisi de sauter.
Un de ces sauts m’a conduit, en 2012, à enseigner pour la première fois dans une école publique en Belgique. Je venais d’entamer ma vie à Bruxelles lorsque j’ai reçu une proposition de remplacement à Vielsalm, une petite commune située dans les Ardenne.



Un territoire rural, entouré de forêts, marqué par une identité forte et un rythme différent. Devant la gare, une grande statue de sanglier — symbole local — accueille les visiteurs (https://fr.wikipedia.org/wiki/Vielsalm).
Je me souviens encore de l’appel de la directrice : «Monsieur Gregorio, êtes-vous sûr de venir de Bruxelles ?» J’ai répondu sans hésiter : « Bien sûr. C’est du travail. »
Ce que je ne savais pas encore, c’est que ce « bien sûr » signifiait me lever à quatre heures du matin, prendre un train vers cinq heures et traverser une grande partie du Belgique pour arriver à l’heure.
Le premier jour, la gare était entièrement enneigée. Je n’avais ni chaussures adaptées, ni vêtements pour affronter le froid. J’ai marché dans la neige, avec cette sensation d’être déplacé, presque étranger au décor. Ce n’est que plus tard que j’ai compris la beauté de ce paysage : les Ardennes enneigées sont rares et presque irréelles.
Mais ce jour-là, j’ai surtout ressenti le froid, la distance, et ce sanglier devant la gare qui semblait me regarder avec ironie, comme pour dire : « Ce n’est que le début ».
J’ai commencé à enseigner. Deux jours par semaine. Un remplacement prévu pour trois mois.
Je venais d’un contexte — le sud de l’Italie — où un poste dans l’enseignement public ne se refuse pas. C’était du travail, bien sûr, mais aussi une opportunité de transmettre ce que j’avais appris.
Et quelque chose de simple s’est produit : nous avons travaillé ensemble. Avec les élèves, nous avons construit des chansons, exploré des sons, essayé de comprendre ce qui se cache derrière une structure musicale. Rien de parfait, mais une tentative sincère.
Après moins d’un mois, le professeur titulaire est revenu. L’expérience s’est arrêtée là.
Certains ont dit qu’il avait peut-être peur de perdre sa place. Je ne le saurai jamais.
Et pourtant, tout a commencé là.

Avec ce remplacement. Avec ce saut presque inconscient, mais porté par une conviction profonde : que la musique n’est pas seulement quelque chose que l’on apprend, mais quelque chose que l’on vit.
Ce contexte était simple. Les élèves aussi, d’une certaine manière. Ni meilleurs, ni pires : différents. Un autre rythme, une autre manière d’être en classe.
Puis il y a eu Bruxelles. Et aujourd’hui, après plus de dix ans d’enseignement, une question persiste.
Les classes ont-elles changé ?
Les élèves ont-ils changé ?
Ou est-ce notre regard d’adulte qui a évolué ?
Le seuil d’attention semble différent.
Le rapport au silence aussi.
Les questions apparaissent autrement — lorsqu’elles apparaissent.
Mais d’où vient ce changement ?
Est-ce technologique ?
Culturel ?
Social ?
Éducatif ?
Je n’ai pas de réponse. Et ce n’est peut-être pas le but.
Cet article ne cherche pas à juger, ni à conclure. Il cherche simplement à s’arrêter, une fois encore, sur ce seuil — et à observer.
Dans le prochain article, j’essaierai d’entrer plus profondément dans ces questions.