Quand la chanson précède l’enfance

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Réflexion sur créativité, pédagogie et intelligence artificielle à l’école

Il y a des épisodes très simples qui, sans bruit, ouvrent des questions profondes.

Ces derniers jours, j’ai été confronté à l’un d’eux.

Dans la classe de mon fils, des enfants de six ans, une chanson a été proposée pour accompagner le départ en excursion scolaire. L’initiative, en soi, a quelque chose de touchant: une chanson peut créer de l’attente, de l’enthousiasme, un sentiment d’appartenance, une mémoire commune. Elle peut aider un groupe à se souder, à entrer ensemble dans un moment important, à transformer un déplacement ordinaire en expérience partagée.

De plus, il me semble tout à fait légitime qu’un enseignant qui ne possède pas de compétences musicales spécifiques cherche des outils pour créer, avec les enfants, un moment dans lequel ils puissent se reconnaître. De ce point de vue, je ne fais pas partie de ceux qui rejettent par principe l’usage de l’intelligence artificielle dans un contexte pédagogique. Moi aussi, je l’utilise, comme pour l’image de cet article, et parfois aussi en classe. Comme tout outil, elle peut ouvrir des possibilités, simplifier certaines étapes, rendre accessibles des moyens de production auparavant réservés à des spécialistes.

La question, pour moi, n’est donc pas de savoir s’il faut être “pour” ou “contre” l’intelligence artificielle.

La vraie question commence ailleurs: que se passe-t-il lorsque l’outil ne soutient plus le processus créatif, mais le remplace entièrement?

Ce que les enfants n’ont peut-être pas vécu

En parlant avec mon fils, j’ai essayé de comprendre comment cette chanson était née. Je lui ai demandé s’ils avaient écrit quelques mots ensemble, choisi des idées, observé des images du lieu où ils allaient partir, regardé des vidéos de la mer, imaginé un refrain, proposé des rimes, décrit ce qu’ils ressentaient. Sa réponse a été très simple: non. On leur aurait seulement demandé d’apprendre la chanson pour la chanter dans le bus.

Je tiens à préciser un point essentiel: je ne prétends pas détenir toute la vérité sur ce qui s’est passé en classe. Il est possible qu’un travail préparatoire ait eu lieu à un autre moment et que mon fils n’ait pas été présent. Il est également possible que le manque de temps ait conduit l’enseignant à choisir une solution rapide, efficace, immédiatement disponible. Cette hypothèse mérite d’être reconnue avec honnêteté.

Mais même en laissant cette place au doute, l’épisode me semble révélateur d’un déplacement pédagogique important.

Car avec de très jeunes enfants, le plus précieux n’est pas nécessairement le résultat final. Le plus précieux, c’est le chemin.

Créer, à six ans, ne signifie pas produire une œuvre aboutie. Créer, c’est proposer un mot maladroit, une image imprécise, une idée drôle, une phrase bancale, une rime inattendue. C’est regarder une photo et dire: “on pourrait parler de ça”. C’est entendre le mot “mer” et imaginer un poisson, un bateau, du sable, le vent, un seau oublié sur la plage. C’est participer, même de façon minuscule, à la naissance d’une forme.

Autrement dit: ce que l’école peut offrir aux enfants, ce n’est pas seulement un produit à consommer ensemble, mais l’expérience d’avoir contribué à quelque chose.

L’illusion du résultat propre

C’est ici que l’intelligence artificielle devient un objet de réflexion particulièrement délicat.

Elle produit vite. Elle produit proprement. Elle produit de manière cohérente. Elle donne très rapidement l’impression d’un résultat “réussi”.

Or, dans un cadre éducatif, cette réussite apparente peut être trompeuse.

Une chanson générée par une machine a souvent des qualités immédiates: elle est calibrée, fluide, reconnaissable, parfois entraînante. Mais cette fluidité même peut masquer une absence fondamentale: l’absence de tâtonnement humain, d’appropriation, d’essais, d’erreurs, de choix partagés. En somme, l’absence de vécu créatif.

Avec de jeunes enfants, une chanson écrite ensemble aurait sans doute été moins “efficace” d’un point de vue formel. Peut-être plus simple. Peut-être plus répétitive. Peut-être même désarticulée. Mais elle aurait porté autre chose: leurs mots, leur logique, leur humour, leur regard.

Et cela aurait probablement été, sur le plan pédagogique et émotionnel, bien plus fort.

Analyse critique du type de chanson produit

Sans entrer encore dans une analyse détaillée du morceau en question, un certain nombre d’observations peuvent déjà être formulées sur ce type de production générée.

D’abord, ces chansons sont souvent difficiles à chanter réellement par des enfants de six ans.

Elles peuvent sembler faciles à écouter, mais pas forcément adaptées à une voix enfantine, à une respiration naturelle, à une mémorisation active ou à une participation collective spontanée. Le débit peut être trop dense, les phrases trop longues, le placement verbal peu organique, le relief mélodique insuffisamment pensé pour de jeunes chanteurs.

Ensuite, le langage utilisé est fréquemment construit sur des images très génériques. On y retrouve souvent des mots attendus, des associations convenues, une manière de dire l’excitation, le voyage, la joie ou la découverte qui fonctionne sur le papier, mais qui manque d’ancrage sensible. Ce sont des images qui “font chanson”, mais qui ne portent pas forcément une expérience vécue.

Or, les enfants, eux, auraient sans doute apporté autre chose.

Ils auraient peut-être parlé d’un détail insignifiant mais vrai. D’un objet précis. D’une peur. D’un bruit. D’un prénom. D’une blague. D’un sandwich. D’un poisson “bizarre”. D’un car qui va trop vite. D’une maîtresse qui oublie quelque chose. D’une valise, d’un seau, d’un bonnet, d’une glace, d’un mot mal prononcé.

Tout cela aurait été moins lisse.

Mais tout cela aurait été infiniment plus incarné.

Et c’est précisément là que réside, à mes yeux, le cœur du problème: la machine sait produire une chanson correcte; elle ne sait pas produire l’enfance.

Ce que l’on transmet sans le dire

Toute pratique pédagogique transmet deux choses à la fois: un contenu explicite et un message implicite.

Le contenu explicite, ici, est simple: on apprend une chanson pour un moment festif.

Le message implicite, lui, mérite davantage d’attention. Si les enfants n’ont pas participé, même modestement, à l’invention des paroles, des images, du ton ou du refrain, que comprennent-ils de l’acte de créer? Qu’une chanson est quelque chose qui apparaît déjà faite? Qu’il suffit de demander à une machine? Que la créativité est d’abord une affaire de résultat, et non d’engagement?

Ce sont des questions sérieuses, non parce qu’elles appellent une condamnation immédiate, mais parce qu’elles touchent à une mutation profonde de notre rapport à la culture.

Nous sommes entrés dans une époque où il devient techniquement très facile de déléguer l’écriture, l’image, le son, la voix, le style, la mise en forme. Cette facilité est fascinante. Elle peut même être utile. Mais l’école, justement, devrait peut-être être l’un des rares lieux où l’on résiste encore à la confusion entre produire vite et créer vraiment.

Une autre voie était possible

Il ne s’agit pas ici d’idéaliser une pédagogie parfaite ou de juger sévèrement une situation particulière. Il s’agit plutôt de rappeler qu’une autre voie était possible, même en très peu de temps.

On aurait pu montrer quelques images du lieu de destination.

Demander aux enfants ce qu’ils imaginent.

Faire émerger cinq ou six mots.

Choisir ensemble deux phrases drôles.

Inventer un refrain très simple.

Répéter des formulations maladroites mais vivantes.

Laisser une petite place au désordre de l’enfance.

Même si l’intelligence artificielle avait ensuite été utilisée pour mettre en musique ces éléments, le geste aurait été profondément différent. Dans ce cas, l’outil aurait servi à prolonger une matière enfantine, non à s’y substituer.

Là se trouve, à mon sens, la frontière éthique et pédagogique la plus importante.

Ne pas diaboliser, mais ne pas céder trop vite

Je ne crois pas qu’il faille diaboliser l’intelligence artificielle.

Je crois en revanche qu’il faut apprendre à lui résister lorsqu’elle nous invite à supprimer ce qui prend du temps: l’écoute, l’imagination, l’essai, l’erreur, l’élaboration collective.

Car ce “temps perdu” est précisément celui où se forme la sensibilité.

Dans un monde qui rend la fabrication automatique toujours plus accessible, la mission éducative ne devrait peut-être pas être de suivre ce mouvement sans recul, mais de préserver ce qui ne peut pas être automatisé sans perte: la lenteur d’une idée qui cherche sa forme, la fragilité d’une parole d’enfant, l’émotion d’un groupe qui reconnaît ses propres mots dans une chanson imparfaite.

La question n’est donc pas de savoir si une machine peut écrire une chanson.

Bien sûr qu’elle le peut.

La question est plus ancienne, plus humaine, et peut-être plus urgente: voulons-nous encore apprendre aux enfants qu’ils peuvent créer eux-mêmes, même maladroitement, même lentement, même incomplètement?

C’est là, me semble-t-il, que le débat commence vraiment.

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Angelo Gregorio is a jazz musician, composer and artistic director based in Brussels, developing projects at the intersection of music, research and cultural dissemination.

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